- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je suis archiviste itinérante
- Archi quoi ?
Eh oui, j’aurais dû m’en douter lorsque même sur l’acte de naissance de mon fils, l’officier d’état civil a écrit « architecte » pour ma profession ! Erreur que je me suis empressée d’aller réparer dès réception de l’acte de naissance erroné !
Quelque 27 ans plus tard, cette méconnaissance de notre métier (qu’on soit itinérant ou non d’ailleurs) persiste. Et à chaque fois qu’on me pose cette question, comme tous mes collègues, j’y réponds puis j’explique brièvement mon quotidien.
- Non, je ne range pas simplement les vieux documents
- Non, une allumette n’est pas la solution
- Oui, il y a des diplômes pour ce métier
- Non, ce n’est pas parce que j’aime classer les papiers que j’ai choisi ce métier
- Non, une sauvegarde n’est pas de l’archivage
- Non, ne jette pas tes factures papier que tu as scannées avec ton téléphone portable personnel
Il est vrai que j’ai un parcours assez classique : historienne de formation, une année de maîtrise aux Archives départementales des Deux-Sèvres sur les inventaires après décès dans le Mellois de 1700 à 1750. Rien de mieux pour entrer dans la vie quotidienne de nos ancêtres. Cette année, les mains dans les archives, a été décisive pour la suite de mon parcours professionnel. Un DESS Histoire et métiers des Archives (à Angers) plus tard, en septembre 1998, je postule au Conseil du Patrimoine Privé de la ville de Paris (le CPP). Sous la houlette de Françoise Janin, nous saisissons toutes les données des dossiers de locataires, habitants et commerçants juifs du quartier du Marais expropriés pour cause d’utilité publique. Informations qui permettront aux experts du CPP de définir s’il y a eu, ou non, spoliation. Encore une fois, on ne pouvait toucher l’histoire de plus près…
Cette mission se terminant, j’ai intégré l’équipe des archivistes itinérants du CIG en juin 1999.
Pourtant, ce n’était pas une carrière dans laquelle je me voyais rester. En effet, je me rappelle très bien, lorsqu’à Angers, durant l’intervention d’une archiviste itinérante de la Mayenne, avoir pensé « mais jamais, au grand jamais je ne pourrais faire ce métier ! ». Changer de lieu de travail parfois tous les jours, les trajets quotidiens plus ou moins longs, les conditions matérielles et climatiques de travail, les agents en collectivité réfractaires au changement, la solitude…
Pourtant je sais qu’il ne faut jamais dire jamais !
Je m’estime chanceuse parce que depuis bientôt 27 ans, je peux dire que je suis toujours autant passionnée par ce métier (à une ou deux missions près !). J’ai pu constater ses évolutions, les nouvelles compétences associées (RGPD notamment). Notre service d’archivistes itinérants au sein du CIG Grande Couronne est l’un des plus grands de France, nous étions 8 en juin 1999, nous sommes actuellement 18 (le petit dernier nous a rejoint le mois dernier !), répartis sur les 3 départements des Yvelines, de l’Essonne et du Val d’Oise. Cette augmentation illustre bien l’importance que les collectivités accordent à l’archivage. Si, si, il faut le dire ! Alors certes, certaines viennent à reculons vers nous mais lorsque la gestion administrative quotidienne devient compliquée parce que l’information nécessaire est perdue dans un vrac documentaire, que la porte du local archives ne s’ouvre plus parce que le tas d’archives versé s’est écroulé, il est temps d’agir !

Pépites d’archives © Agnès Aubouin

Effondrement d’un versement bloquant l’entrée du local © Agnès Aubouin
Être archiviste itinérant, c’est extrêmement formateur ! Nous sommes les « couteaux suisses » des archives ! Cela vous oblige à être autonome dans votre travail, avoir des capacités d’adaptation et relationnelles fortes, que ce soit aux conditions de travail ou aux personnalités rencontrées (des plus réfractaires au changement aux spécialistes de la destruction sans autorisation).
Alors oui, bien sûr que certains jours, la route vous pèse plus que d’autres et que changer presque tous les jours de mission ce n’est pas évident (seulement 3 erreurs de collectivité en 27 ans !), qu’on aimerait bien ne pas avoir à trimballer tous les jours sa sacoche d’ordinateur, sa gamelle, son eau, son polaire (d’ailleurs j’en ai un dans chaque collectivité où je travaille !), qu’on aimerait faire plus de valorisation patrimoniale, travailler dans des locaux adaptés… mais après tout, c’est ce qui fait le « charme » de ce métier.

Entrée lilliputienne d’un local © Agnès Aubouin

Poutre m’ayant occasionnée le plus de bosses © Agnès Aubouin
Je pense que le fait d’avoir des collègues dans les mêmes conditions que soi aide à dépasser les mauvaises journées, les collectivités dans lesquelles notre présence n’est pas toujours désirée ou notre travail peu ou pas respecté…
Le développement des messageries et autres réseaux comme Teams contribue aussi à nous sortir de notre isolement, enfin en ce qui concerne notre service (évidemment qu’un archiviste itinérant qui parcourt seul son département n’a pas cette possibilité).
Mais ce qui joue en notre faveur, et qu’il ne faut pas négliger lorsqu’on en a la possibilité, ce sont les pauses café et déjeuner, voire les pauses cigarettes pour ceux qui fument encore. Ce sont des moments de convivialité qui permettent de glisser, innocemment ou de manière très fortuite, des conseils et des recommandations. Il est plus facile de poser des questions dans un cadre non officiel et les messages peuvent passer plus simplement.
Faire découvrir le quotidien d’un archiviste itinérant (qu’il soit agréable ou non), partager les pépites que nous pouvons trouver, c’est ce qui m’a motivée à écrire mes petits posts hebdomadaires sur Linkedin, au départ sur le modèle de « Je suis archiviste itinérante, bien sûr que… ».
Forcément, ce qui fait réagir le plus, ce sont les anecdotes sur les situations les pires rencontrées (parfois dangereuses). Les photos d’un diagnostic réalisé par une de mes collègues est le post qui a reçu le plus de réactions. Il faut dire que les conditions de conservation des archives étaient déplorables.


Diagnostic en collectivité © Service archives du CIG
Un jour, j’en profite pour partager ce qu’un archiviste ne veut plus trouver, les conseils pour améliorer la situation comme le post sur la reliure des actes administratifs.

Exemple de surcharge de registre © Service archives du CIG
Et la semaine suivante, une anecdote sur une demande de recherche généalogique « abusive » est l’occasion de glisser un rappel sur les procédures de communication.

Commentaires sur le post « Ah, ces généalogistes débutants ! » © Agnès Aubouin
Un autre lundi, un post sur les échelles est l’opportunité de rappeler les règles simples de sécurité que parfois, un jeune archiviste en poste pourrait être amené à ne pas prendre en compte. Et cela fait découvrir aux non-archivistes des aspects un peu particuliers de notre métier 😊.

Commentaires sur le post « Je suis archiviste itinérante donc… bien sûr que je n’ai pas le vertige » © Agnès Aubouin
Toutefois, ces posts sont aussi et surtout la possibilité de partager ce qui fait battre notre cœur d’archiviste itinérant et alimente notre passion du métier : une nouvelle collectivité à découvrir et dans laquelle on va peut-être trouver des pépites et/ou apprendre des informations sortant de l’ordinaire. Comme dans la plus petite commune des Yvelines pour laquelle Uderzo, habitant les lieux, a dessiné le blason. Toutes ces petites pépites historiques que nos mains peuvent toucher, qu’il s’agisse d’archives papier ou d’objets conservés avec les archives à l’instar de l’insigne de garde champêtre, ces lettres émouvantes (le télégramme officiel annonçant la mobilisation générale le 1er août 1914) ou drôles que nous sommes parfois les premiers à lire depuis des décennies, voir un siècle.
Alors, vous l’aurez constaté, pour l’instant mes missions sont encore à 96 % des missions portant sur l’archivage papier, dans des petites et moyennes collectivités. Les demandes d’intervention sur les données numériques arrivent, mais au compte-goutte… Ce qui ne nous empêchent pas de délivrer moults conseils sur le nommage des fichiers et la création d’un plan de classement de réseau informatique 😉.
Et en juin, cela fera 27 ans que je sillonne les routes des Yvelines avec le même plaisir pour exercer ce beau métier et j’espère bien que cette aventure continue encore longtemps.
Agnès Aubouin
Archiviste itinérante au CIG Grande Couronne IDF


Laisser un commentaire